Totalitarisme

« Avant même de savoir ce dont parle l’écrivain, la censure est sensible à la manière dont il le dit, à son ton. C’est pourquoi la première des treize censures par lesquelles doit passer, au dire d’Etkind, n’importe quel texte, est une censure stylistique ? Le « rédaktor » rewrite le texte pour le rendre conforme aux usages rhétoriques de la langue de bois ? La censure a compris avec profondeur la sentence de Biffon : le style c’est l’homme.
Le pas du style étant franchi, le reste va de soi. L’écrivain rompt le pacte du mensonge sur lequel repose tout l’équilibre du pouvoir idéologique. Il rend leur sens aux mots. Il redresse l’inversion idéologique du langage. Il restaure la réalité dans sa qualité de réalité unique et volatilise la surréalité. Ensuite, mais cela peut passer pour presque secondaire, il fait connaître des faits que la censure voulait cacher. Enfin, il réclame pour le droit et dénonce l’injustice. »
Alain Besançon, Court traité de soviétologie à l’usage des autorités civiles, militaires et religieuses. 1976.

conduite du changement dessin humoristique

 « Alexandre le Grand, Jules César et Napoléon assistent à une parade militaire, en URSS, du haut du mausolée.
Le premier s’extasie en voyant défiler les tanks:
– Avec de tels chevaux de fer, l’Hindou Kouch n’aurait pas arrêté mes armées !
Le second renchérit, en levant les yeux vers les avions qui survolent la place Rouge:
– Avec de telles flèches dans le ciel, j’aurais conquis le monde!
Napoléon, lui, ne jette pas un regard sur le défilé. Il est entièrement absorbé par la lecture du journal. La «Pravda»:
– Avec un tel journal, personne n’aurait jamais entendu parler de Waterloo. »
Vieille blague soviétique.

« Nicolae Ceausescu était un fameux joueur d’échecs. À moins que ce ne soit dû au fait que personne ne se s’est risqué à le battre. »Le guide du Musée Ceaucescu.


« La Russie n’est pas une nation. Elle n’a pas et n’a jamais eu de frontière naturelle. Elle se conçoit comme un empire. Voire même comme une sorte d’Eglise. Au temps d’Ivan le Terrible, la Russie encore arriérée et très pauvre avait vocation d’étendre le royaume orthodoxe à toute l’Europe. Elle se considérait comme le seul pays encore chrétien. Pierre le Grand pensait que l’étendue déjà immense de son empire était la preuve de sa vocation à s’étendre encore. La secte léniniste qui a pris le pouvoir en 1917 avait le projet une révolution mondiale et l’a maintenu jusqu’à sa chute. Tout pays communisé devait se convertir au modèle soviétique. La Russie ne conquérait pas : elle réunissait des terres dont le destin manifeste était de se joindre à la Russie, ou à l’Union Soviétique, dans l’amour. Ce grand dessein a séduit les Français. Nos communistes se transportaient spirituellement « au pays des soviets » et le mimaient dans leur vie publique et privée. Aujourd’hui, le tropisme vers la Russie a l’air de migrer dans les droites. Pourquoi cet amour pour l’amour à la Russe ? Notre grand historien Michelet écrivait de la Russie et de sa propagande en 1853 : « La Russie en sa nature, en sa vie propre, étant le mensonge même, sa politique extérieure et son arme contre l’Europe sont nécessairement le mensonge ». Mais ce mensonge est cru parce qu’il porte un attrait religieux universel, tantôt « chrétien », tantôt séculier, mais toujours religieux. Michelet encore : « Hier encore elle nous disait : Je suis le christianisme », demain elle nous dira : « je suis le socialisme » Elle l’a dit, en effet, de 1917 à 1989. Aujourd’hui elle brandit de nouveau ses coupoles et ses croix. Toujours, elle nous demande de l’aimer. La France abrite un « parti russe ». »

Alain Besançon, 2014

manipulation des masses
Dessin de presse totalitarisme

 » Dans la société soviétique, les tendances à l’asservissement réciproque qui se manifestaient déjà à l’époque de Tchékhov se sont renforcées démesurément. Par rapport à la société du passé l’esclavage communiste multiplie considérablement le nombre de ceux qui deviennent les dépositaires de l’autorité officielle de sorte que presque tous les membres ordinaires de la société sont en fait investis d’une parcelle de pouvoir qu’ils exercent sur les autres. Cette société a étendu la masse du pouvoir qui a atteint des dimensions sans précédents et elle en a confié l’exécution à des millions de simples gens.Elle les a investis suivant la lois qui y déterminent la distribution des biens : à chacun selon sa position sociale. Mais chacun y reçoit sa part. C’est un esclavage particulier, où la soumission de chacun est compensée par la possibilité de voir autour de lui des créatures soumises à sa propre autorité. Ainsi, à la place de la liberté s’offre la possibilité de priver les autres de leur liberté, c’est-à-dire d’obtenir la participation dans l’asservissement.Un ersatz de liberté est proposé ici aux citoyens: ce n’est pas l’aspiration à être libre, mais l’aspiration à priver les autres de leur volonté de liberté. Ce qui est beaucoup plus facile que de lutter pour ne pas être un esclave. »
Mon Tchékov, Alexandre Zinoviev (trad. Laurent Vogel), éd. Complexe, 1989, p. 88-89

“Nous savons qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, nous savons qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent, et ils continuent à nous mentir.” Soljenitsyne, L’Archipel du Goulag.


« La fin sublime excuse les moyens horribles. Moraliste contre le présent, le révolutionnaire est cynique dans l’action, il s’indigne contre les brutalités policières, les cadences inhumaines de la production, la sévérité des tribunaux bourgeois, l’exécution de prévenus dont la culpabilité n’est pas démontrée au point d’éliminer tous les doutes. Rien, en dehors d’une « humanisation » totale, n’apaisera sa faim de justice. Mais qu’il se décide à adhérer à un parti aussi intransigeant que lui contre le désordre établi, et le voici qui pardonnera, au nom de la Révolution, tout ce qu’il dénonçait infatigablement. Le mythe révolutionnaire jette un pont entre l’intransigeance morale et le terrorisme. […] Rien n’est plus banal que ce double-jeu de la rigueur et de l’indulgence. »Raymond Aron, L’Opium des intellectuels (1955).


«Si le totalitarisme consistait en la persécution d’une nation innocente par une poignée de tyrans, il devrait être relativement facile d’en venir à bout. En réalité, l’exceptionnelle force de résistance que possède le système résulte précisément de ce qu’il a réussi à associer les victimes elles-mêmes à l’organisation et à la gestion de la terreur ; il les a fait participer à ses crimes, il en a fait des collaborateurs et des complices actifs des bourreaux. En conséquence, les victimes finissent par avoir elles-mêmes intérêt à préserver le régime qui les torture et les écrase ».
 Simon Leys

«Tout anticommuniste est un chien.»  Jean Paul Sartre

« Une dictature c’est quand les gens sont communistes, déjà. Qu’ils ont froid, avec des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair. »Michel Hazanavicius, OSS 117.

« Dans mon étude des sociétés communistes, je suis arrivé à la conclusion que le but de la propagande communiste n’était pas de persuader ou de convaincre, ni d’informer, mais d’humilier ; et donc, moins elle correspondait à la réalité, mieux c’était. Lorsque les gens sont contraints de se taire lorsqu’on leur raconte les mensonges les plus évidents, ou pire encore lorsqu’ils sont contraints de répéter eux-mêmes ces mensonges, ils perdent une fois pour toutes leur sens de la probité. Consentir à des mensonges évidents, c’est en quelque sorte devenir soi-même mauvais. La volonté de résister à quoi que ce soit est ainsi érodée, et même détruite. Une société de menteurs émasculés est facile à contrôler. »

– Theodore Dalrymple

« C’est un système profondément immoral, car non seulement il génère de la souffrance, mais il lui ôte jusqu’à son nom (et, par conséquent, son sens). Un système exceptionnellement stable (à telle enseigne qu’il exclut l’histoire), qui a élevé de façon ostentatoires les moyens techniques de gouverner qu’étaient et demeurent le sucre et le fouet au rang de fondement idéologique, garantissant ainsi l’identité indiscutable du pouvoir et de la doctrine (le cheval de Caligula, nommé sénateur, en serait peut-être une préfiguration primitive et naïve). Un système confronté pourtant à un danger mortel, car fondé sur la reconnaissance par tous, du sucre et du fouet en tant qu’argument (argument massue au sens propre du terme). Le fait de crier « le roi est nu » peut avoir des conséquences totalement imprévues et incontrôlables, transformer de fond en comble le statu quo. Bien sûr, dans un royaume administré par un faux tailleur, au milieu de la foule des gardes du roi et des courtisans – qui sont évidemment nus, eux aussi – seul un fou ou un enfant peut le dire et ne pas en démordre. Eh bien, je suis persuadé qu’être fou ou enfant, c’est non seulement la voie qui mène au Royaume des cieux – si vous ne devenez semblables à ces tout petits, vous n’y entrerez point ; la sagesse de ce monde est folie et la folie sagesse – mais aussi, dans l’état actuel des choses, notre seule chance politique ici bas. » La Polis parallèle,  1978,  Vaclav Benda, , dissident tchèque.



« Le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument » Lord Acton (1834-1902)

«Ce n’est pas de leur faute à eux, c’est de la nôtre, de la nôtre SEULEMENT!».«Nous sommes si irrémédiablement déshumanisés que, pour toucher notre modeste ration de nourriture aujourd’hui, nous sommes prêts à sacrifier tous nos principes, notre âme, tous les efforts de nos ancêtres, toutes les espérances de nos descendants, tout, pourvu qu’on ne touche pas à notre chétive existence»«Et c’est là justement que se trouve, négligée par nous, mais si simple, si accessible, la clef de notre libération: LE REFUS DE PARTICIPER PERSONNELLEMENT AU MENSONGE!».
Soljenitsyne, 1974.

Etat securitaire dessin de presse

« Nous entrons, donc, dans un temps qui sera fait de rigueurs. « La confiance n’exclut pas le contrôle » annonçait Christophe Castaner, citant – peut-être même sans le savoir, ce qui ne fait qu’augmenter la violence du propos – une des pensées glaçantes de Lénine. Il y a là une absurdité et une misère. Atteint d’une affection rare, qui lui fait voir les choses à l’envers, le pouvoir nous informe par la voix de son ministre de l’Intérieur qu’il nous fait confiance. Après trois ans à la tête de l’État, ces gens n’ont pas compris que ce n’est pas à eux de nous faire confiance, mais à nous de leur accorder la nôtre, et que si, par erreur, ils ont gagné celle d’une minorité, ils sont en train de la perdre. Voilà pour l’absurdité – qui, sous-entendant que le peuple est le subordonné du pouvoir, frôle une arrogance à la fois insupportable et dangereuse.  » Radu Portocala, 2020.

« Bref, les régimes jadis opposés par l’idéologie sont maintenant étroitement unis par la technique. Le dernier des imbéciles, en effet, peut comprendre que les techniques des gouvernements en guerre ne diffèrent que par de négligeables particularités, justifiées par les habitudes, les mœurs. Il s’agit toujours d’assurer la mobilisation totale pour la guerre totale, en attendant la mobilisation totale pour la paix totale. Un monde gagné pour la Technique est perdu pour la Liberté. » Bernanos, La France contre les Robots.

« Les mesures de contrainte sont désormais liées à la distribution des cartes d’alimentation ; on coupe les vivres à celui qui ne s’y soumet pas. L’Etat a trouvé dans le knout de famine un instrument si parfait que, du moins je le crains, il aura du mal à y renoncer, même quand la nourriture reviendra en abondance. » Ernst Jünger, journal. 1946.

« Mais le système ne changera pas le cours de son évolution pour la bonne raison qu’il n’évolue déjà plus ; il s’organise seulement en vue de durer un moment, de survivre. Il paraît de plus en plus disposé à imposer par la force ses propres contradictions grâce à une réglementation chaque jour plus minutieuse et plus stricte des activités particulières faites au nom d’une espèce de socialisme d’Etat, forme démocratique de la dictature. » Bernanos, La France contre les Robots.

 «[Le pouvoir] travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions ; divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre»? Tocqueville, La Démocratie en Amérique, 1840.

Corporation

« Les hommes aiment tellement la vérité que, lorsqu’ils aiment quelque chose d’autre, ils veulent que ce soit la vérité. »
Saint Augustin



« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. » Hanna Arendt

« Lorsque la révolution nazie survint en Allemagne, c’est sur les universités que je comptais pour défendre la liberté, dont j’étais moi-même un amoureux, car je savais qu’elles avaient toujours mis en avant leur attachement à la cause de la vérité. Mais non, les universités furent immédiatement réduites au silence. Alors je me tournai vers les grands éditeurs de journaux, dont les éditoriaux enflammés des jours passés avaient proclamé leur amour de la liberté ; mais eux aussi, en quelques courtes semaines et comme les universités, furent réduits au silence. Dans la campagne entreprise par Hitler pour faire disparaître la vérité, seule l’Eglise catholique se tenait carrément en travers du chemin. Je ne m’étais jamais spécialement intéressé à l’Eglise auparavant, mais maintenant je ressens pour elle une grande affection et admiration, parce qu’elle seule a eu le courage et la persévérance de se poser en défenseur de la vérité intellectuelle et de la liberté morale. Je suis donc bien forcé d’avouer que, maintenant, c’est sans réserve que je fais l’éloge de ce qu’autrefois je dédaignais. » Albert Einstein, Time magazine, 23 décembre 1940.

« Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle anti-fascisme » Huly Long, cité par Pasolini dans Lettres Luthériennes, 1976.

Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé ” la société de consommation “, définition qui paraît inoffensive et purement indicative. Il n’en est rien. Si l’on observe bien la réalité, et surtout si l’on sait lire dans les objets, le paysage, l’urbanisme et surtout les hommes, on voit que les résultats de cette insouciante société de consommation sont eux-mêmes les résultats d’une dictature, d’un fascisme pur et simple. Dans le film de Naldini, on voit que les jeunes étaient encadrés et en uniforme… Mais il y a une différence : en ce temps là, les jeunes, à peine enlevaient-ils leurs uniformes et reprenaient-ils la route vers leurs pays et leurs champs, qu’ils redevenaient les Italiens de cinquante ou de cent ans auparavant, comme avant le fascisme.

Le fascisme avait en réalité fait d’eux des guignols, des serviteurs, peut-être en partie convaincus, mais il ne les avait pas vraiment atteints dans le fond de l’âme, dans leur façon d’être. En revanche, le nouveau fascisme, la société de consommation, a profondément transformé les jeunes; elle les a touchés dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels. Il ne s’agit plus, comme à l’époque mussolinienne, d’un enrégimentement superficiel, scénographique, mais d’un enrégimentement réel, qui a volé et changé leur âme. Ce qui signifie, en définitive, que cette ” civilisation de consommation ” est une civilisation dictatoriale. En somme, si le mot de ” fascisme” signifie violence du pouvoir, la ” société de consommation ” a bien réalisé le fascisme. »

Pierre Paolo Pasolini, Ecrits Corsaire.

« Les Français comptent toujours, pour se sauver, en un pouvoir qu’ils détestent, mais se sauver par eux-mêmes est la dernière chose à laquelle ils pensent. »
Alexis de Tocqueville

« Est-il possible d’organiser l’ensemble du tableau de la vie à Océania à partir d’un centre d’où il reçoive un sens et une cohérence ?Récapitulons les biens dont les hommes sont privés : l’habitabilité et la beauté de la terre, la quantité et la qualité des produits, l’intimité, l’amitié, l’amour, la courtoisie, puis la mémoire et l’expérience, le langage, l’affectivité, le plaisir enfin. Il s’agit en somme d’arracher l’homme à sa terre et à son corps. S’il faut qualifier d’un mot l’entreprise, on pourrait parler d’un spiritualisme radical. Elle correspond aussi à l’idéalisme radical qui est l’axiome philosophique d’O’Brien. Ni ce spiritualisme ni cet idéalisme ne répondent à une volonté humaine : le peu qu’il subsiste de celle-ci cherche éperdument l’incarnation. Même dans le Parti, on repère et on tolère, ça et là, la recherche du plaisir. Est-ce forcer la pensée d’Orwell que de suivre ses indications et de parler d’un pouvoir direct du démon ? La mystique obligatoire à laquelle sont soumis les habitants d’Océania n’est pas en effet d’essence humaine, mais angélique. C’est pourquoi le newspeak vise à être une langue parfaite, se modelant sur les opérations de la pensée pure, aussi proche que possible du concept. C’est pourquoi le bien-être du corps est pourchassé. C’est pourquoi la notion d’intérêt personnel a perdu son sens : le Parti ne vise ni l’intérêt de ses sujets, ni le sien.La mystique la plus voisine serait la mystique du pur amour. Mais comme tout subit, sous le pouvoir démoniaque direct, une complète inversion, de même que la langue parfaite se métamorphose d’abord en mensonge, puis en tissu d’absurdités, enfin en un caquetage subanimal, de même le pur amour se retourne en mystique de la pure haine. Comme l’autre, elle est désintéressée. Soloviev, quand il démasque le Prince tolstoïen comme l’Antéchrist, avait eu la même intuition.Ce qui était encore pressentiment et spéculation chez Soloviev devient chez Orwell horreur et terreur, parce qu’il sait que le projet, quelque part sur terre, a commencé à être réalisé. »Alain Besançon, La falsification du bien.


« Vous avez cru que tout pouvait se mettre en chiffres et en formules ! Mais dans votre belle nomenclature, vous avez oublié la rose sauvage, les signes du ciel, les visages d’été, la grande voix de la mer, les instants du déchirement et la colère des hommes ! […] Au sein de vos plus apparentes victoires, vous voilà déjà vaincus, parce qu’il y a dans l’homme une force que vous ne réduirez pas, ignorante et victorieuse à tout jamais. C’est cette force qui va se lever et vous saurez alors que votre gloire était fumée. »

Albert Camus, L’Etat de Siège (1948)

« La dictature parfaite serait une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude » Aldous Huxley

« Dans » Dictature 2.0 : Quand la Chine surveille son peuple (et demain, le monde) », publié en 2019, le journaliste Kai Strittmatter, qui a passé des années comme correspondant à Pékin pour un quotidien allemand, analyse la véritable techno-dystopie qu’est devenue la Chine. Un de ses amis peintres y désespère de l’avenir de son pays : » Ceux qui sont nés dans les années 1980 sont perdus sans espoir de salut. Le lavage de cerveau commence dès la maternelle. C’était autre chose à notre époque. Nous, on nous a dit que nous étions une génération perdue parce que, à l’époque, on avait fermé les écoles et les universités et que beaucoup d’entre nous ont été privés de formation. Mais en réalité, c’était probablement nous, les chanceux. Nous avons franchi cette crevasse. Le lavage de cerveau ne nous a pas atteints. Mao était mort et tout le monde appelait à cor et à cri l’ouverture, la réforme, la liberté. »L’appareil de contrôle de l’information de l’ État a détruit la capacité des jeunes Chinois à apprendre leur propre histoire d’une manière qui contredise la version du Parti communiste. Le massacre de la place Tiananmen en 1989, par exemple, a disparu des mémoires. Il est à peu près certain que nous n’aurons pas à souffrir ce genre d’effacement en Occident.Mais la condition de la jeunesse, dans la Chine consumériste, fait moins penser à Orwell qu’à Huxley. Comme le critique américain Neil Postman le disait, Orwell craignait un monde où les gens auraient interdiction de lire des livres; Huxley, lui, craignait un monde dans lequel cette interdiction n’aurait pas lieu d’être parce qu’il n’y aurait de toute façon plus personne pour vouloir les lire. D’après un professeur interrogé par Strittmacher, David, c’est cela, la Chine d’aujourd’hui. Même si une grande quantité d’informations reste à la disposition de ses étudiants, ceux-ci s’en moquent. »Mes élèves disent qu’ils n’ont pas le temps, témoigne-t-il. Leur attention est tellement captée par mille autres choses. Et j’ai beau n’ avoir que dix ans de plus qu’eux, ils ne me comprennent plus. Le contexte dans lequel ils vivent est totalement différent. La manipulation qu’exercent l’éducation et la propagande du Parti est parfaite : mes élèves consacrent leur vie à la consommation et ignorent tout le reste. Ils ignorent aussi la réalité, on leur mâche le travail. »Ainsi, une population dont le cerveau a été lavé par la propagande d’un État totalitaire et démoralisée par le consumérisme hédoniste n’aura aucun moyen d’imaginer comment s’opposer aux stratégies de contrôle et de coercition. Et même si certaines figures dissidentes émergent, le système d’information du gouvernement aura tôt fait de les identifier et de les « harmoniser » (le terme officiel qui signifie « neutraliser socialement et politiquement ») avant qu’elles n’aient le temps d’agir, voire avant même qu’elles n’aient formulé l’idée d’entrer en dissidence. Le livre de Strittmacher, glaçant à bien des égards, montre comment les autorités chinoises appliquent aux données à leur disposition une technologie prédictive qui identifie pour elles les futurs dirigeants et ennemis possibles de l’ État, avant même que les personnes en question n’aient conscience de leur propre potentiel. »
Rod Dreher, » Résister au mensonge ».

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