Totalitarisme

« Les monstres existent, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux ; ceux qui sont dangereux ce sont les hommes ordinaires. » Primo LEVI

 » Dans la société soviétique, les tendances à l’asservissement réciproque qui se manifestaient déjà à l’époque de Tchékhov se sont renforcées démesurément. Par rapport à la société du passé l’esclavage communiste multiplie considérablement le nombre de ceux qui deviennent les dépositaires de l’autorité officielle de sorte que presque tous les membres ordinaires de la société sont en fait investis d’une parcelle de pouvoir qu’ils exercent sur les autres. Cette société a étendu la masse du pouvoir qui a atteint des dimensions sans précédents et elle en a confié l’exécution à des millions de simples gens.Elle les a investis suivant la lois qui y déterminent la distribution des biens : à chacun selon sa position sociale. Mais chacun y reçoit sa part. C’est un esclavage particulier, où la soumission de chacun est compensée par la possibilité de voir autour de lui des créatures soumises à sa propre autorité. Ainsi, à la place de la liberté s’offre la possibilité de priver les autres de leur liberté, c’est-à-dire d’obtenir la participation dans l’asservissement.Un ersatz de liberté est proposé ici aux citoyens: ce n’est pas l’aspiration à être libre, mais l’aspiration à priver les autres de leur volonté de liberté. Ce qui est beaucoup plus facile que de lutter pour ne pas être un esclave. »
Mon Tchékov, Alexandre Zinoviev (trad. Laurent Vogel), éd. Complexe, 1989, p. 88-89

“Nous savons qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, nous savons qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent, et ils continuent à nous mentir.” Soljenitsyne, L’Archipel du Goulag.

«Si le totalitarisme consistait en la persécution d’une nation innocente par une poignée de tyrans, il devrait être relativement facile d’en venir à bout. En réalité, l’exceptionnelle force de résistance que possède le système résulte précisément de ce qu’il a réussi à associer les victimes elles-mêmes à l’organisation et à la gestion de la terreur ; il les a fait participer à ses crimes, il en a fait des collaborateurs et des complices actifs des bourreaux. En conséquence, les victimes finissent par avoir elles-mêmes intérêt à préserver le régime qui les torture et les écrase ».
 Simon Leys

« Le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument » Lord Acton (1834-1902)

«Ce n’est pas de leur faute à eux, c’est de la nôtre, de la nôtre SEULEMENT!».«Nous sommes si irrémédiablement déshumanisés que, pour toucher notre modeste ration de nourriture aujourd’hui, nous sommes prêts à sacrifier tous nos principes, notre âme, tous les efforts de nos ancêtres, toutes les espérances de nos descendants, tout, pourvu qu’on ne touche pas à notre chétive existence»«Et c’est là justement que se trouve, négligée par nous, mais si simple, si accessible, la clef de notre libération: LE REFUS DE PARTICIPER PERSONNELLEMENT AU MENSONGE!».
Soljenitsyne, 1974.

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« Nous entrons, donc, dans un temps qui sera fait de rigueurs. « La confiance n’exclut pas le contrôle » annonçait Christophe Castaner, citant – peut-être même sans le savoir, ce qui ne fait qu’augmenter la violence du propos – une des pensées glaçantes de Lénine. Il y a là une absurdité et une misère. Atteint d’une affection rare, qui lui fait voir les choses à l’envers, le pouvoir nous informe par la voix de son ministre de l’Intérieur qu’il nous fait confiance. Après trois ans à la tête de l’État, ces gens n’ont pas compris que ce n’est pas à eux de nous faire confiance, mais à nous de leur accorder la nôtre, et que si, par erreur, ils ont gagné celle d’une minorité, ils sont en train de la perdre. Voilà pour l’absurdité – qui, sous-entendant que le peuple est le subordonné du pouvoir, frôle une arrogance à la fois insupportable et dangereuse.  » Radu Portocala, 2020.

 «[Le pouvoir] travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions ; divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre»? Tocqueville, La Démocratie en Amérique, 1840.

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« Les hommes aiment tellement la vérité que, lorsqu’ils aiment quelque chose d’autre, ils veulent que ce soit la vérité. »
Saint Augustin

« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. » Hanna Arendt

«Les censeurs coupent tout ce qui les dépasse »
Gustave-Arthur Dassonville, 1913-1998.

« Lorsque la révolution nazie survint en Allemagne, c’est sur les universités que je comptais pour défendre la liberté, dont j’étais moi-même un amoureux, car je savais qu’elles avaient toujours mis en avant leur attachement à la cause de la vérité. Mais non, les universités furent immédiatement réduites au silence. Alors je me tournai vers les grands éditeurs de journaux, dont les éditoriaux enflammés des jours passés avaient proclamé leur amour de la liberté ; mais eux aussi, en quelques courtes semaines et comme les universités, furent réduits au silence. Dans la campagne entreprise par Hitler pour faire disparaître la vérité, seule l’Eglise catholique se tenait carrément en travers du chemin. Je ne m’étais jamais spécialement intéressé à l’Eglise auparavant, mais maintenant je ressens pour elle une grande affection et admiration, parce qu’elle seule a eu le courage et la persévérance de se poser en défenseur de la vérité intellectuelle et de la liberté morale. Je suis donc bien forcé d’avouer que, maintenant, c’est sans réserve que je fais l’éloge de ce qu’autrefois je dédaignais. » Albert Einstein, Time magazine, 23 décembre 1940.

« Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle anti-fascisme » Huly Long, cité par Pasolini dans Lettres Luthériennes, 1976.

Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé ” la société de consommation “, définition qui paraît inoffensive et purement indicative. Il n’en est rien. Si l’on observe bien la réalité, et surtout si l’on sait lire dans les objets, le paysage, l’urbanisme et surtout les hommes, on voit que les résultats de cette insouciante société de consommation sont eux-mêmes les résultats d’une dictature, d’un fascisme pur et simple. Dans le film de Naldini, on voit que les jeunes étaient encadrés et en uniforme… Mais il y a une différence : en ce temps là, les jeunes, à peine enlevaient-ils leurs uniformes et reprenaient-ils la route vers leurs pays et leurs champs, qu’ils redevenaient les Italiens de cinquante ou de cent ans auparavant, comme avant le fascisme.

Le fascisme avait en réalité fait d’eux des guignols, des serviteurs, peut-être en partie convaincus, mais il ne les avait pas vraiment atteints dans le fond de l’âme, dans leur façon d’être. En revanche, le nouveau fascisme, la société de consommation, a profondément transformé les jeunes; elle les a touchés dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels. Il ne s’agit plus, comme à l’époque mussolinienne, d’un enrégimentement superficiel, scénographique, mais d’un enrégimentement réel, qui a volé et changé leur âme. Ce qui signifie, en définitive, que cette ” civilisation de consommation ” est une civilisation dictatoriale. En somme, si le mot de ” fascisme” signifie violence du pouvoir, la ” société de consommation ” a bien réalisé le fascisme. »

Pierre Paolo Pasolini, Ecrits Corsaire.

« Les Français comptent toujours, pour se sauver, en un pouvoir qu’ils détestent, mais se sauver par eux-mêmes est la dernière chose à laquelle ils pensent. »
Alexis de Tocqueville

« Est-il possible d’organiser l’ensemble du tableau de la vie à Océania à partir d’un centre d’où il reçoive un sens et une cohérence ?Récapitulons les biens dont les hommes sont privés : l’habitabilité et la beauté de la terre, la quantité et la qualité des produits, l’intimité, l’amitié, l’amour, la courtoisie, puis la mémoire et l’expérience, le langage, l’affectivité, le plaisir enfin. Il s’agit en somme d’arracher l’homme à sa terre et à son corps. S’il faut qualifier d’un mot l’entreprise, on pourrait parler d’un spiritualisme radical. Elle correspond aussi à l’idéalisme radical qui est l’axiome philosophique d’O’Brien. Ni ce spiritualisme ni cet idéalisme ne répondent à une volonté humaine : le peu qu’il subsiste de celle-ci cherche éperdument l’incarnation. Même dans le Parti, on repère et on tolère, ça et là, la recherche du plaisir. Est-ce forcer la pensée d’Orwell que de suivre ses indications et de parler d’un pouvoir direct du démon ? La mystique obligatoire à laquelle sont soumis les habitants d’Océania n’est pas en effet d’essence humaine, mais angélique. C’est pourquoi le newspeak vise à être une langue parfaite, se modelant sur les opérations de la pensée pure, aussi proche que possible du concept. C’est pourquoi le bien-être du corps est pourchassé. C’est pourquoi la notion d’intérêt personnel a perdu son sens : le Parti ne vise ni l’intérêt de ses sujets, ni le sien.La mystique la plus voisine serait la mystique du pur amour. Mais comme tout subit, sous le pouvoir démoniaque direct, une complète inversion, de même que la langue parfaite se métamorphose d’abord en mensonge, puis en tissu d’absurdités, enfin en un caquetage subanimal, de même le pur amour se retourne en mystique de la pure haine. Comme l’autre, elle est désintéressée. Soloviev, quand il démasque le Prince tolstoïen comme l’Antéchrist, avait eu la même intuition.Ce qui était encore pressentiment et spéculation chez Soloviev devient chez Orwell horreur et terreur, parce qu’il sait que le projet, quelque part sur terre, a commencé à être réalisé. »Alain Besançon, La falsification du bien.


« Vous avez cru que tout pouvait se mettre en chiffres et en formules ! Mais dans votre belle nomenclature, vous avez oublié la rose sauvage, les signes du ciel, les visages d’été, la grande voix de la mer, les instants du déchirement et la colère des hommes ! […] Au sein de vos plus apparentes victoires, vous voilà déjà vaincus, parce qu’il y a dans l’homme une force que vous ne réduirez pas, ignorante et victorieuse à tout jamais. C’est cette force qui va se lever et vous saurez alors que votre gloire était fumée. »

Albert Camus, L’Etat de Siège (1948)

« La dictature parfaite serait une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude » Aldous Huxley

« Dans » Dictature 2.0 : Quand la Chine surveille son peuple (et demain, le monde) », publié en 2019, le journaliste Kai Strittmatter, qui a passé des années comme correspondant à Pékin pour un quotidien allemand, analyse la véritable techno-dystopie qu’est devenue la Chine. Un de ses amis peintres y désespère de l’avenir de son pays : » Ceux qui sont nés dans les années 1980 sont perdus sans espoir de salut. Le lavage de cerveau commence dès la maternelle. C’était autre chose à notre époque. Nous, on nous a dit que nous étions une génération perdue parce que, à l’époque, on avait fermé les écoles et les universités et que beaucoup d’entre nous ont été privés de formation. Mais en réalité, c’était probablement nous, les chanceux. Nous avons franchi cette crevasse. Le lavage de cerveau ne nous a pas atteints. Mao était mort et tout le monde appelait à cor et à cri l’ouverture, la réforme, la liberté. »L’appareil de contrôle de l’information de l’ État a détruit la capacité des jeunes Chinois à apprendre leur propre histoire d’une manière qui contredise la version du Parti communiste. Le massacre de la place Tiananmen en 1989, par exemple, a disparu des mémoires. Il est à peu près certain que nous n’aurons pas à souffrir ce genre d’effacement en Occident.Mais la condition de la jeunesse, dans la Chine consumériste, fait moins penser à Orwell qu’à Huxley. Comme le critique américain Neil Postman le disait, Orwell craignait un monde où les gens auraient interdiction de lire des livres; Huxley, lui, craignait un monde dans lequel cette interdiction n’aurait pas lieu d’être parce qu’il n’y aurait de toute façon plus personne pour vouloir les lire. D’après un professeur interrogé par Strittmacher, David, c’est cela, la Chine d’aujourd’hui. Même si une grande quantité d’informations reste à la disposition de ses étudiants, ceux-ci s’en moquent. »Mes élèves disent qu’ils n’ont pas le temps, témoigne-t-il. Leur attention est tellement captée par mille autres choses. Et j’ai beau n’ avoir que dix ans de plus qu’eux, ils ne me comprennent plus. Le contexte dans lequel ils vivent est totalement différent. La manipulation qu’exercent l’éducation et la propagande du Parti est parfaite : mes élèves consacrent leur vie à la consommation et ignorent tout le reste. Ils ignorent aussi la réalité, on leur mâche le travail. »Ainsi, une population dont le cerveau a été lavé par la propagande d’un État totalitaire et démoralisée par le consumérisme hédoniste n’aura aucun moyen d’imaginer comment s’opposer aux stratégies de contrôle et de coercition. Et même si certaines figures dissidentes émergent, le système d’information du gouvernement aura tôt fait de les identifier et de les « harmoniser » (le terme officiel qui signifie « neutraliser socialement et politiquement ») avant qu’elles n’aient le temps d’agir, voire avant même qu’elles n’aient formulé l’idée d’entrer en dissidence. Le livre de Strittmacher, glaçant à bien des égards, montre comment les autorités chinoises appliquent aux données à leur disposition une technologie prédictive qui identifie pour elles les futurs dirigeants et ennemis possibles de l’ État, avant même que les personnes en question n’aient conscience de leur propre potentiel. »
Rod Dreher, » Résister au mensonge ».

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