Exulter dans la monotonie-Chesterton

enfance

“Tout le matérialisme hautain qui domine l’esprit moderne,
repose en définitive sur un postulat; et un postulat faux. On
suppose que si une chose va se répétant, elle est
probablement morte; comme une pièce d’horlogerie. On
s’imagine que si l’univers avait une personnalité, il varierait;
que si le soleil était vivant, il danserait. C’est là une erreur,
même en ce qui concerne les fait connus. Car le changement
dans les affaires humaines leur vient habituellement, non pas
de la vie, mais de la mort; par l’affaiblissement ou la perte de
leur force ou de leur désir. Un homme varie ses mouvements
à cause de quelque léger élément d’insuccès ou de fatigue. Il
monte dans un omnibus parce qu’il est fatigué de marcher; ou
bien il marche parce qu’il est fatigué de rester assis sans
bouger. Mais si sa vie et sa joie étaient gigantesques au
point qu’il ne se fatiguerait jamais d’aller à Islington, il
pourrait bien aller à Islington avec autant de régularité que
la Tamise va à Sheeness. La vitesse même et l’extase même
de sa vie auraient le calme de la mort. Le soleil se lève tous
les matins; et moi, je ne me lève pas tous les matins. Mais
cette variation est due, non pas à mon activité, mais à mon
inaction. Pour dire ces choses en termes simples, il se
pourrait que le soleil se lève régulièrement parce qu’il ne se
fatigue jamais de se lever. Sa routine pourrait venir, non d’un
manque de vie, mais d’un débordement de vie. Ce que je veux
dire peut se constater, par exemple, chez les enfants, quand
ils trouvent quelque jeu ou plaisanterie qui les amuse tout
particulièrement. Un enfant frappe ses jambes en cadence,
par excès de vie, et non par manque de vie. Parce que les
enfants ont une vitalité débordante, parce qu’ils ont un esprit
ardent et libre, ils veulent que les choses se répètent et ne
changent pas. Ils disent toujours: “Fais-le encore!”; et
l’adulte le fait encore, jusqu’à ce qu’il soit presque mort. Car
les adultes ne sont pas assez vigoureux pour exulter dans la
monotonie. Dieu, lui, est peut-être assez vigoureux pour
exulter dans la monotonie. Il est possible que Dieu chaque
matin dise au soleil: “Fais-le encore!” , et chaque soir à la
lune: “Fais-le encore!” . Ce n’est peut-être pas une nécessité
automatique qui fait semblables toutes les marguerites; c’est
peut-être que Dieu fait chaque marguerite séparément, sans
être jamais fatigué de les faire. C’est peut-être qu’il a
l’éternel appétit de l’enfance; car nous, nous avons péché et
nous sommes devenus vieux, mais notre Père est plus jeune
que nous.
La répétition dans la Nature n’est peut-être pas
une simple récurrence: c’est peut-être un encore théâtral. Le
ciel peut dire encore à l’oiseau qui a pondu un oeuf. Si l’être
humain conçoit et enfante un enfant humain au lieu
d’enfanter un poisson, une chauve-souris, ou un griffon, ce
n’est peut-être pas que nous sommes fixés dans un destin
animal sans vie ni dessein. C’est peut-être que notre petite
tragédie a touché les dieux, qu’ils l’admirent du haut de leurs
balcons étoilés, et qu’à la fin de chaque drame humain,
l’homme est rappelé, encore et encore, devant le rideau. La
répétition peut se prolonger des millions d’années, par simple
choix, et à tout instant elle peut s’arrêter. Il se peut que
l’homme reste sur terre, génération après génération, et
cependant que chaque naissance soit réellement sa dernière
apparition.
Telle fut ma première conviction, causée par le choc de
mes émotions enfantines rencontrant, à mi-chemin de ma
vie, le credo moderne. J’avais toujours vaguement ressenti
que les faits étaient des miracles, en ce sens qu’ils sont
merveilleux; maintenant je commençais à les prendre pour
des miracles, en ce sens plus strict qu’ils étaient obstinés. Je
veux dire qu’ils étaient, ou pouvaient être, des actes répétés
de quelque volonté. En résumé, j’avais toujours cru que le
monde impliquait de la magie; maintenant je pensais que
peut-être il impliquait un magicien. Et cela pointait du doigt
une émotion profonde, toujours présente et subconsciente, à
savoir que ce monde qui est nôtre a un dessein; et s’il y a un
dessein, il y a une personne. J’avais toujours eu l’impression
que la vie était d’abord un conte; et s’il y a un conte, il y a un
conteur.”


Orthodoxie, G.K Chesterton.

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