Machine d’amour à Manchester-Alexandre Vialatte

L’université de Manchester a construit une machine parfaite qui sait faire les lettres d’amour. Trois mille à l’heure si on le désire. Dont six cents modèles différents. « Chère affectionnée, écrit-elle, vous êtes mon avide sentiment. Mon affection s’adapte bizarrement à vous. Mon appréciation bleue tend vers votre cœur rose. Vous êtes ma songeuse sympathie. » Ce qui est bien beau pour une mécanique. Elle sait d’ailleurs faire bien d’autres choses,traire les vaches et vieillir le vin. En Amérique même les mariages. Avec des fiches percées, comme les factures du gaz. Les caractères, la beauté, la fortune et les particularités sont marqués par des trous sur les fiches des clients. Et des clientes. Et la machine a des crochets. On jette les fiches dans la machine, quand les crochets en attrapent deux au même moment, c’est que les trous des fiches coïncident. On a trouvé le couple idéal. Il paraît qu’il y a peu de divorces. En tout cas moins que sans la machine. L’homme n’a plus à se mêler de lui-même.

La Montagne, 13 mars 1962.

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Intelligence artificielle ou imbécillité artificielle

intelligence artificielle

“Aucun des concepteurs de l’« intelligence artificielle » n’a pour but de faire une machine si sophistiquée qu’elle parvienne à cet exploit de déclarer par sa voix de synthèse : « Débranchez-moi, s’il vous plaît, je suis insuffisante. » Si l’« intelligence artificielle » visait la stupeur, et non le calcul, ce serait vraiment le signe de son intelligence, c’est-à-dire de son ouverture à ce qui la dépasse. La machine se mettrait à jeûner d’électricité et à prier pour être arrachée à la prison du calculable. Mais avec une telle perspective, je le crains, le projet de fabriquer une « intelligence artificielle » n’aurait jamais vu le jour.

Je suis même tenté de penser que l’horizon des fabricants de computeurs n’est pas tant l’intelligence que l’imbécillité artificielle. Car l’imbécile n’est pas celui qui consent à la stupeur. C’est celui qui a réponse à tout. Incapable de s’ouvrir à ce qui le transcende, à l’autre, à l’événement, il mouline tout dans son petit système. Or un système informatique sait très bien s’enfermer dans un système. Manié par une intelligence humaine, il peut rendre des services ; mais, conçu de telle sorte que l’intelligence humaine doive s’en remettre à lui, il permet à l’imbécillité de réaliser des prouesses remarquables.”  Fabrice Hadjadj.

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