Le téléviseur, Alexandre Vialatte

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« L’homme rentre chez lui découragé. Par la fenêtre de sa cuisine il voit défiler les saisons. Elles passent avec un bruit de pluie fine. (…) L’homme achète la télévision. Il y voit des hommes qui galopent, des chevaux qui courent, des femmes qui plongent, des bonzes qui brûlent, des Arabes qui crient, et le général De Gaulle qui répond point par point à la question qu’on a oublié de lui poser.Entre-temps, des messieurs hirsutes se contorsionnent, des femmes nues poussent des hurlements, des nègres dansent dans une clairière, et on enterre des chefs d’État illustres, dont le cercueil est posé sur un affût de canon au milieu de marins, de cuirassiers et d’hommes célèbres en habit noir. Ces images lui brouillent l’entendement. Il ne voit pas bien ce qu’il fait au milieu de toutes ces choses, avec sa femme, son chat et sa maladie de foie. Le train de ce monde lui paraît triste, grimaçant et frénétique. Il en meurt de chagrin à l’automne, conformément aux statistiques et au théorème de Buffon. Le mois de novembre est arrivé. Il n’y a plus, dans le jardin, que trois ou quatre pieds de chou et une odeur froide de céleri. »

Alexandre Vialatte, Chronique des nourritures et des occupations, in Dernières nouvelles de l’homme.

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