Machine d’amour à Manchester-Alexandre Vialatte

L’université de Manchester a construit une machine parfaite qui sait faire les lettres d’amour. Trois mille à l’heure si on le désire. Dont six cents modèles différents. « Chère affectionée, écrit-elle, vous êtes mon avide sentiment. Mon affection s’adapte bizarrement à vous. Mon appréciation bleue tend vers votre cœur rose. Vous êtes ma songeuse sympathie. » Ce qui est bien beau pour une mécanique. Elle sait d’ailleurs faire bien d’autres choses,traire les vaches et vieillir le vin. En Amérique même les mariages. Avec des fiches percées, comme les factures du gaz. Les caractères, la beauté, la fortune et les particularités sont marqués par des trous sur les fiches des clients. Et des clientes. Et la machine a des crochets. On jette les fiches dans la machine, quand les crochets en attrapent deux au même moment, c’est que les trous des fiches coïncident. On a trouvé le couple idéal. Il paraît qu’il y a peu de divorces. En tout cas moins que sans la machine. L’homme n’a plus à se mêler de lui-même.

La Montagne, 13 mars 1962.

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L’homme sage doit conserver un vice pour ses vieux jours. Alexandre Vialatte.

“L’homme sage doit conserver un vice pour ses vieux jours. Il en mène une vie plus ardente. Beaucoup de vieilles dames se passionnent pour le jeu. Elles ont de grands nez crochus, les joues creuses, les bras maigres, les doigts griffus et des toilettes extravagantes. Des bijoux, de la poudre de riz et un maquillage excessif. Déconseillons cette aventure. Elles finissent en folles de Chaillot.
L’avarice est beaucoup plus sage. Elle n’absorbe pas moins que le jeu, elle dévore son homme tout autant. Elle lui impose un régime très sobre qui le fait vivre jusqu’à cent ans. Elle multiplie son ingéniosité, elle aiguise son intelligence. Elle l’enrichit considérablement. Elle le rend cher longtemps à ses neveux, à ses nièces, à tous ses futurs héritiers. Elle lui impose des rites qui l’occupent, des privations qui le fanatisent, des férocités passionnantes qui l’entretiennent dans l’allégresse. Elle le rend vif, mordant, coriace, impressionnant et même typique. Elle tire de lui le plus vrai et le plus sec de lui-même. Elle confère à sa silhouette un caractère extrêmement accusé : les grands avares ont la tête de Voltaire sur un corps de lapin écorché. Rien n’est plus beau que de les voir dans leur cave compter des sous à la lueur d’une chandelle entre un nid de chauves-souris et une toile d’araignée. l’avarice est un sport total. On ne saurait trop conseiller l’avarice. Elle n’est d’ailleurs qu’une des aspects d’une passion bien plus générale : la passion du collectionneur.
La passion du collectionneur dépasse toutes les autres en violence. les spécialistes assurent qu’un homme, sous son empire, peut tuer pour une assiette à fleurs dont un profane ne donnerait pas deux sous ou pour un timbre de trois centimes. De couleur jaune. Représentant une tête de bœuf. Ou même de lapin domestique. Il paraît qu’il est effrayant d’assister aux fureurs d’un vrai collectionneur. Sa patience attend des années. Sa colère est brutale, ses effets meurtriers. On a vu des collectionneurs empoisonner à l’arsenic toute une famille de personnes respectables, amies des lois et très utiles à la société, pour un sous-bock ou un piège à puces qui manquaient à leur collection (…)
Et c’est ainsi qu’Allah est grand.”
Alexandre Vialatte, Chronique de La Montagne, 16 avril 1967

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Le téléviseur, Alexandre Vialatte

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« L’homme rentre chez lui découragé. Par la fenêtre de sa cuisine il voit défiler les saisons. Elles passent avec un bruit de pluie fine. (…) L’homme achète la télévision. Il y voit des hommes qui galopent, des chevaux qui courent, des femmes qui plongent, des bonzes qui brûlent, des Arabes qui crient, et le général De Gaulle qui répond point par point à la question qu’on a oublié de lui poser.Entre-temps, des messieurs hirsutes se contorsionnent, des femmes nues poussent des hurlements, des nègres dansent dans une clairière, et on enterre des chefs d’État illustres, dont le cercueil est posé sur un affût de canon au milieu de marins, de cuirassiers et d’hommes célèbres en habit noir. Ces images lui brouillent l’entendement. Il ne voit pas bien ce qu’il fait au milieu de toutes ces choses, avec sa femme, son chat et sa maladie de foie. Le train de ce monde lui paraît triste, grimaçant et frénétique. Il en meurt de chagrin à l’automne, conformément aux statistiques et au théorème de Buffon. Le mois de novembre est arrivé. Il n’y a plus, dans le jardin, que trois ou quatre pieds de chou et une odeur froide de céleri. »

Alexandre Vialatte, Chronique des nourritures et des occupations, in Dernières nouvelles de l’homme.

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Alexandre Vialatte, des mots et des choses.

Dieu a créé naïvement le monde, comme il pouvait ; et les choses aussi font ce qu’elles peuvent ; mais elles ne savent pas bien ce qu’elles veulent, et c’est l’homme qui le leur apprend. Elles n’ont que du génie ; il faudrait du talent.
Car le génie ne fait jamais que ce qu’il peut, au lieu que le talent fait ce qu’il veut ; et c’est l’homme qui l’ajoute aux choses.
C’est grâce à lui que les choses deviennent ce qu’elles doivent être, la Bretagne bretonne et l’Ecosse écossaise, et Adam l’homme de Picasso.
La nature n’existe vraiment que triturée par les cubistes, les fauvistes, les classiques, les versipeintres ou les artistes de Hollywood qui savent les devoirs de la nature.
Dieu fait l’homme nu ; c’est l’homme qui habille l’homme d’un jupon, en un mot qui fait l’Ecossais.
C’est lui qui baptise les étoiles et classifie les champignons. On est effrayé du désordre qui régnerait dans la nature sans les planches en couleurs du Larousse illustré et le Catalogue de la Manufacture d’armes et de cycles de Saint-Etienne à couverture de faux marbre orné de chiens.
Elle s’abandonnerait à elle-même. Elle se répandrait au hasard. Résumons-nous, il n’ya aurait plus d’Ecosse.
On devrait tout refaire à Hollywood.
Relisons donc les dictionnaires qui endiguent les fureurs brutales de la nature et ses illogiques luxuriances pour la ranger, au grand complet, dans leur écrin comme un service de petites cuillères.
Alexandre Vialatte, (Des mots et des choses – La Montagne – 22 décembre 1953)

blue economy
blue economy, dessin en direct lors d’un séminaire Engie, diffusé au cours d’une intervention d’Idrisse Aberkane.
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