Art

« L’art a complètement perdu la tête. Après avoir cherché ses types dans les régions de l’ombre, après avoir oublié que le soleil est sa patrie, après avoir tenté l’apothéose du mal, après avoir célébré de sa voix déshonorée le suicide et l’adultère, après avoir essayé de séparer le vrai du beau, il s’est tourné contre le beau. Après avoir attaqué le vrai, qui est sa racine, il a attaqué le beau. S’étant frappé au cœur, il a voulu s’achever. Ayant persuadé aux hommes que le désordre, c’est-à-dire le faux, constituait la beauté, il s’est écrié, dans la logique de son délire : Le beau c’est le laid !

Il importe de l’étudier, cette logique du délire. Il faut la suivre pas à pas. Si l’homme avait toujours associé dans son esprit le Beau au Bien, le Beau serait resté le Beau, le Bien serait resté le Bien ; l’homme, restant fidèle à l’un, eût senti qu’il restait fidèle à l’autre. Mais l’homme ayant dit, ayant permis aux écrivains de lui dire que les types du Beau devaient se rencontrer là où le bien n’était plus, dans les crimes hardis, dans les scandales éclatants, que le désordre et le génie étaient une seule et même chose, l’homme donc ayant pensé que l’idée du beau et l’idée du bien étaient deux idées contradictoires, a fini par penser que l’idée du beau était contradictoire avec elle-même, et il a fini par dire : Le beau, c’est le laid. Magnifique hommage rendu à l’unité par ceux qui en ont perdu la notion ! Ils nous ont prouvé que l’idée du beau, quand elle n’est plus associée à l’idée de l’ordre, du vrai, du bien, se nie elle-même et ne se reconnaît plus. Ils nous ont prouvé que quand l’homme veut mettre la main sur la beauté, détachée de l’ordre, associée au désordre, la beauté qu’il voudrait saisir, fuit d’une fuite éternelle ; l’objet branle, et le fantôme glacé de la laideur reste dans la main de l’homme trompé.

Le mal et le laid sont si nécessairement identiques, qu’ils se cherchent partout ; ils aspirent à se confondre, et l’homme qui a commencé à croire que le beau c’est le mal, finit par dire : Le beau c’est le laid. La force des choses entraîne sa parole et l’oblige à proclamer, en remplaçant un mot par un autre, une synonymie qu’elle ne soupçonnait pas, une identité qu’elle ignorait. »

Ernest Hello, L’homme. La Vie – La science – L’art

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