Ce qui cloche dans le monde ? Chesterton.

G. K. Chesterton exprima sa recherche d’une «troisième voie» politique dans un livre publié en 1910 et intitulé What is wrong with the world (publié en français chez Gallimard sous le titre Ce qui cloche dans le monde). Renvoyant dos à dos conservateurs et socialistes britanniques, il y affirme la nécessité d’une vision politique fondée sur l’homme, ses besoins et ses aspirations.

Le livre s’achève par le texte ci-dessous.
Chesterton y fait référence à un projet de loi envisagé par le Parlement britannique. Une loi qui aurait obligé, par mesure d’hygiène, les personnes vivant dans des taudis à couper court les cheveux de leurs enfants, voire à les raser, afin d’éviter la prolifération des poux. Et voilà ce qu’il en dit :

«Voilà quelques temps, des savants et des gens que la loi autorise à régenter leurs concitoyens plus humbles ont promulgué un décret ordonnant que toutes les petites filles portent les cheveux courts. C’est-à-dire, bien sûr, toutes les petites filles pauvres. La raison en était que les pauvres sont empilés dans des taudis si crasseux et nauséabonds qu’on ne peut pas les autoriser à avoir des cheveux, de crainte que ces cheveux n’abritent des poux. Les savants ont donc décidé de supprimer les cheveux. Ils ne semblent pas avoir songé à supprimer les poux. (…) Et cela pourquoi ? Parce que le pauvre est tellement écrasé par ses loyers que sa femme doit travailler aussi. Ce qui fait qu’elle n’a pas le temps de veiller sur ses enfants, et qu’il arrive qu’un sur quarante d’entre eux ait des poux. Parce que l’ouvrier est exploité par son propriétaire, il doit accepter que la chevelure de sa fille soit d’abord négligée à cause de la pauvreté, ensuite contaminée à cause de la promiscuité et finalement rasée à cause de l’hygiène.

En vérité les choses éternelles, comme la chevelure, sont nos seuls points de repère pour apprécier la valeur de choses éphémères comme les empires. (…) Toutes les institutions doivent être jugées et condamnées selon leur plus ou moins bonne adaptation à la chair et à l’esprit de l’homme normal.

Nous devons tout reconstruire, tout de suite, en prenant les choses par l’autre bout. Je pars des cheveux d’une petite fille. Cela, je le sais, c’est une bonne chose, dans l’absolu. La fierté d’une mère devant la beauté de sa fille, c’est une bonne chose, dans l’absolu. C’est un sentiment impérissable, de toutes les époques et de toutes les races. Si d’autres choses sont contraires à cela, alors elles sont mauvaises et elle doivent être supprimées. Si les propriétaires, les lois et les sciences sont contraires à cela, alors les propriétaires, les lois et les sciences doivent être supprimés. “Avec la chevelure de feu d’une gamine des rues // d’une traine-misère du ruisseau // d’une gamine ramassée dans le caniveau, je mettrai le feu à toute la civilisation moderne. Puisqu’une petite fille doit avoir de beaux cheveux longs, il faut que ces cheveux soient propres. Puisqu’elle doit avoir les cheveux propres, elle ne doit pas vivre dans une maison sale. Puisqu’elle ne doit pas vivre dans une maison sale, il faut que sa mère ait du temps. Puisque sa mère doit avoir du temps, il ne faut pas qu’elle soit victime d’un propriétaire usurier. Puisqu’elle ne doit pas avoir un propriétaire usurier, il faut redistribuer la propriété. Puisqu’il faut redistribuer la propriété, nous ferons une révolution.

Cette gamine aux cheveux de feu, on ne l’élaguera pas, on ne l’estropiera pas, on ne la tondra pas comme un forçat. Au contraire, tous les royaumes de la Terre devront être redécoupés à sa mesure. Sa mère peut lui ordonner de nouer ses cheveux, car c’est l’autorité naturelle ; mais l’Empereur de la Planète ne saurait lui ordonner de les raser. Elle est l’image sacrée de l’humanité. Les colonnes de la société seront ébranlées, les voûtes de l’époque crouleront, mais pas un cheveu de sa tête ne sera touché.»

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Think out of the box !

think out of the box
think out of the box !

“Je ne saurais donc trop conseiller la vie de château. L’homme n’habite plus assez les palais, les manoirs, les donjons, les gentilhommières. Le gros avantage est qu’on y a beaucoup de place. On sait où mettre les allumettes, le vin, le fromage, la mort aux rats, le sel, le poivre, la cannelle. Il y a un endroit pour le fantôme et un coin pour ranger le vélo. La plante verte s’épanouit dans un couloir grand comme une cathédrale. On peut regarder par les créneaux, se cacher derrière les merlons, monter des escaliers en vis, se perdre dans une antichambre et courir dans les oubliettes. Il y a même une plate-forme en pierre qui met de niveau avec le cheval quand on veut monter en armure ; ce qui est très pratique pour les tournois. Le panorama n’a pas de fin, le potager est immense, le verger délicieux ; on peut errer toute une journée sans sortir des limites du parc, naître devant un horizon sans bornes et se faire enterrer dans le jardin. L’eau du puits est souvent potable ; une barre de fer, dans la cuisine voûtée, permet d’accrocher les jambons. Qui n’aimerait tant de commodités ? C’est pourquoi l’homme adore la vie de château. Il peut se chauffer les jambes devant des cheminées gothiques ornées d’un hérisson ou d’un lapin de garenne, d’un soleil, d’un lion, d’une licorne sur un écusson ouvragé. De temps en temps il tisonne et il rajoute un chêne, un petit poirier ou un épicéa. Il fait venir quelque ménestrel qui lui chante la Chanson de Roland et qui lui propose des devinettes ; des musiciens qui lui jouent de la vielle, du rebec et du tambourin ; des chiens savants qui font mille tours, des jongleurs qui cassent les assiettes, des montreurs d’ours qui montrent leurs ours, des singes qui montrent leur derrière. Ainsi vivait le seigneur, vêtu d’une peau de lapin et coiffé d’un grand capuchon, parmi des dames aux sourcils épilés, ornées de chapeaux pointus et décolletées en cœur, qui portaient des bas en peau de rat pour se protéger des rhumatismes. Le mobilier se composait sobrement d’escabeaux de chêne et de tapisseries splendides qui représentaient des licornes, des paons, des lévriers et des batailles rangées. Mais lisez le Château fort qu’a écrit Jacques Levron et vous saurez tout des châteaux, qui sont la plus belle chose du monde, leur plan, leur histoire, leur déclin, leurs aventures et leur philosophie.”
La Montagne, 29 octobre 1963. Alexandre Vialatte.

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Le téléviseur, Alexandre Vialatte

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« L’homme rentre chez lui découragé. Par la fenêtre de sa cuisine il voit défiler les saisons. Elles passent avec un bruit de pluie fine. (…) L’homme achète la télévision. Il y voit des hommes qui galopent, des chevaux qui courent, des femmes qui plongent, des bonzes qui brûlent, des Arabes qui crient, et le général De Gaulle qui répond point par point à la question qu’on a oublié de lui poser.Entre-temps, des messieurs hirsutes se contorsionnent, des femmes nues poussent des hurlements, des nègres dansent dans une clairière, et on enterre des chefs d’État illustres, dont le cercueil est posé sur un affût de canon au milieu de marins, de cuirassiers et d’hommes célèbres en habit noir. Ces images lui brouillent l’entendement. Il ne voit pas bien ce qu’il fait au milieu de toutes ces choses, avec sa femme, son chat et sa maladie de foie. Le train de ce monde lui paraît triste, grimaçant et frénétique. Il en meurt de chagrin à l’automne, conformément aux statistiques et au théorème de Buffon. Le mois de novembre est arrivé. Il n’y a plus, dans le jardin, que trois ou quatre pieds de chou et une odeur froide de céleri. »

Alexandre Vialatte, Chronique des nourritures et des occupations, in Dernières nouvelles de l’homme.

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Transhumanisme et sens de la limite

transhumanisme humour dessin
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“Pour les Anciens, l’imperfection n’est pas du côté de la limite, mais de l’illimité. Avoir une limite, c’est avoir un contour, une forme, une consistance. Être illimité, c’est être fantômal, informe, inconsistant. La perfection n’est pas dans un perpétuel dépassement de soi qui justement laisserait le soi derrière (afin de mettre le moi en avant, et ses mérites sans grâce). C’est d’être soi, d’atteindre enfin les limites propres à sa nature. Que la poule devienne colombe, elle n’est pas meilleure poule (elle s’est plutôt faite pigeonner). Que l’âne tourne au fier étalon, il passe à côté de la perfection asine (celle qui lui vaut, par exemple, de porter le Sauveur selon la prophétie de Zacharie). « Deviens ce que tu es », dit Pindare. Et les Proverbes (22, 28) : Ne déplace pas la borne antique posée par tes pères.”

Fabrice Hadjadj, extrait d’un article de la revue Limite, septembre 2015. 

 

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Objectif dessin humoristique illustration

objectif
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Un trop grand décalage entre les valeurs qui nous animent et les objectifs que nous nous fixons amènent nombre d’entre nous à renoncer à les atteindre. Mais pour peu que les valeurs et les objectifs soient en parfait accord, alors rien d’impossible et l’on entrera dans une dynamique positive, sans procrastination ni découragements insurmontables. La première chose à faire est donc d’harmoniser valeurs et objectifs en les définissant clairement. Un moyen simple : les mettre sur le papier, les objectifs sont simples, précis et mesurables, les valeurs doivent être claires.

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