Tableau général de la France, Alexandre Vialatte.

Il y a peu de chose à dire du reste de la France.
Il est formé de grands espaces vides autour des ruines d’un château fort, sortes de déserts naturels où l’absence de l’homme, du caniche, du chat du lapin domestique angoisse le cœur.
Le silence est tel qu’il arrive quelquefois qu’on entende tictaquer une montre à une distance inappréciable. En se dirigeant sur le bruit on découvre un notaire dans une grande maison vide ; un berger sur un escabeau, et parfois le greffier d’un ancien tribunal, désaffecté depuis cent ans.
Ils ne se sont pas aperçus que tout le monde était parti. Le poisson rouge continue à tourner autour du jet d’eau du notaire, la guêpe autour du compotier ; la salle à manger sent la pêche, le couloir est dallé de larges pierres, le papier peint représente la chasse au tigre, l’escalier de bois est humain ; tout témoigne en ces vieilles demeures que l’homme, à une certaine époque, connut la joie d’un être civilisé.


(Alexandre Vialatte,Tableau général de la France – La Montagne – 8 septembre 1959)

maison aquarelle

 

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Vacances des juilletistes. Alexandre Vialatte.

Une population à demi nue, vêtue de pagnes ou de serviettes éponges, noircie par les intempéries, grouille sur ces terres déshéritées, et va laver son slip dans un ruisseau fangeux qui n’abreuve que l’ortie ou l’érythème noueux et la varicelle urticante. Piquée par les moustiques et rongée par les œstres, dévorée par la mouche à bœufs, le bacille de Gaertner et les salmonelloses, elle vit dans un fracas d’arrosoirs en fer-blanc qui couvre la voix de la radio, les résultats du Tour de France, les aboiements des chiens qu’on bat, les hurlements des bébés qu’on fouette, les cris des dames âgées que mordent les enfants, des enfants qui poursuivent les chiens et des chiens que mordent les grand-mères. Les familles vivent en tas sous de précaires abris de toile d’où dépasse un peu, à la nuit, une barbe, un pied, un morceau de nièce ou de cousin pauvre. A trois mètres de la tente un grand-père, un bébé disparaissent dans le circum magma, engloutis par des pieds, des jambes, des troncs, des bras humains dans un lacis inextricable, comme un lapin dans un buisson. Aussi les pères de famille avisés attachent-ils par une corde courte au piquet central de la tente les grand-mères et les enfançons. Une barrière de barbelés isole du monde ces radeaux de la Méduse. Un haillon vert y sèche à côté d’une loque rose. La vache vient, contemple et s’étonne, le prisonnier se souvient et passe, le promeneur regarde et fuit épouvanté. C’est ce qu’on appelle un camping de vacances. C’est ce que l’homme a trouvé pour échapper enfin à la promiscuité des villes tentaculaires. C’est là qu’il vit, qu’il aime, qu’il rêve, qu’il digère et qu’il élimine. Une flèche lui indique le bon endroit. Comme au stalag. Son transistor l’y accompagne. En bandoulière. Et c’est ainsi qu’Allah est grand.
La Montagne, 13 juillet 1965.

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Alexandre Vialatte, des mots et des choses.

Dieu a créé naïvement le monde, comme il pouvait ; et les choses aussi font ce qu’elles peuvent ; mais elles ne savent pas bien ce qu’elles veulent, et c’est l’homme qui le leur apprend. Elles n’ont que du génie ; il faudrait du talent.
Car le génie ne fait jamais que ce qu’il peut, au lieu que le talent fait ce qu’il veut ; et c’est l’homme qui l’ajoute aux choses.
C’est grâce à lui que les choses deviennent ce qu’elles doivent être, la Bretagne bretonne et l’Ecosse écossaise, et Adam l’homme de Picasso.
La nature n’existe vraiment que triturée par les cubistes, les fauvistes, les classiques, les versipeintres ou les artistes de Hollywood qui savent les devoirs de la nature.
Dieu fait l’homme nu ; c’est l’homme qui habille l’homme d’un jupon, en un mot qui fait l’Ecossais.
C’est lui qui baptise les étoiles et classifie les champignons. On est effrayé du désordre qui régnerait dans la nature sans les planches en couleurs du Larousse illustré et le Catalogue de la Manufacture d’armes et de cycles de Saint-Etienne à couverture de faux marbre orné de chiens.
Elle s’abandonnerait à elle-même. Elle se répandrait au hasard. Résumons-nous, il n’ya aurait plus d’Ecosse.
On devrait tout refaire à Hollywood.
Relisons donc les dictionnaires qui endiguent les fureurs brutales de la nature et ses illogiques luxuriances pour la ranger, au grand complet, dans leur écrin comme un service de petites cuillères.
Alexandre Vialatte, (Des mots et des choses – La Montagne – 22 décembre 1953)

blue economy
blue economy, dessin en direct lors d’un séminaire Engie, diffusé au cours d’une intervention d’Idrisse Aberkane.
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François premier en Joconde, Alexandre Vialatte.

“J’apprends donc par la presse, en outre, que M. Fadier viendrait de prouver que la Joconde n’était pas, comme on le crut longtemps sur des apparences peu sérieuses, le portrait d’une dame florentine, mais celui d’un homme dans la force de l’âge. François Ier. La barbe en moins. Un travesti. Cette cachotterie ne saurait survivre à un test étonnant mais simple. C’était l’œuf de Colomb ; il ne fallait que le trouver. « Prenons le portrait de François Ier par Jean Clouet, dit M. Fadier, et coupons-le en deux dans le sens de la longueur. Nous appliquons la moitié droite de ce découpage sur la même moitié de la Joconde. Et voilà déjà une Joconde moitié figue et moitié raisin dans laquelle on commence à deviner la ressemblance ; la ressemblance vient, elle approche, elle est là à 50 % ; il ne manque plus qu’une moitié de la barbe. Prenons maintenant la moitié gauche du grand monarque, et collons-la de la même façon sur l’autre moitié de la Joconde: c’est François Ier, tout craché. Tout y est : la toque, la plume, le décolleté carré: le nez tombe un peu plus bas sur l’arc de la moustache, mais c’est l’affaire d’une humeur passagère ; on voit bien par là que la Joconde n’est autre chose que François Ier. » Exactement comme le couteau de cuisine est semblable au canif de poche en en changeant le manche et la lame. Le raisonnement est trop rapide pour qu’on ait le temps de se ressaisir. Ce qui me gêne un peu, c’est que la même méthode permettrait de démontrer tout net que ma grand-mère était le vivant portrait de sa machine à coudre. Ce qui n’est pas vrai (quand elle mettait son chapeau à plumes, elle ressemblait surtout au lion de Numidie). Quoi qu’il en soit, passons. Voilà. Voilà le point de la situation telle qu’un coup d’œil sur les journaux nous la présente.”
La Montagne, 20 avril 1960.
Francois premier-joconde

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Les enfants qui naîtront entre le 7 et le 14… Alexandre Vialatte.

Les enfants qui naîtront entre le 7 et le 14 donneront des vieillards barbus et vétilleux qui marqueront une préférence pour les blouses grises et les chapeaux de paille dure de forme « canotier ». Ils aimeront les instruments à vent, tels que la clarinette, le piston, le cor de chasse, les conférences internationales ; ils vivront sur les ponts, sur les hautes montagnes ; ils adoreront manger la chair du sanglier. Plusieurs feront des veufs célèbres, et quelques-uns des chansonniers connus par des chansons sur les oiseaux utiles. Maigres, mais brusques dans leurs mouvements, ils devront éviter de tenir des commerces de verrerie, ou d’élever des orphelins au-dessus du cinquième étage dans les cités européennes de plus de cinquante mille habitants. On leur conseillera le sous-marin, à petite dose, des laxatifs légers, des promenades en montagne, et les chansons à quatre voix d’un rythme lent. Les hommes qui sont nés dans le Bélier feront bien d’éviter les tournois.
Alexandre Vialatte, La Montagne, 5 février 1965

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