Propos sur le progrès, Paul Valery

“Je me suis essayé autrefois à me faire une idée positive de ce que l’on nomme progrès. Éliminant donc toute considéra­tion d’ordre moral, politique ou esthé­tique, le progrès me parut se réduire à l’accroissement très rapide et très sensible de la puissance (mécanique) utilisable par les hommes, et à celui de la précision qu’ils peuvent atteindre dans leurs pré­visions. Un nombre de chevaux‑vapeur, un nombre de décimales vérifiables, voilà des indices dont on ne peut douter qu’ils n’aient grandement augmenté depuis un siècle. Songez à ce qui se consume chaque jour dans cette quantité de moteurs de toute espèce, à la destruction de réserves qui s’opère dans le monde. Une rue de Paris travaille et tremble comme une usine. Le soir, une fête de feu, des tré­sors de lumière expriment aux regards à demi éblouis un pouvoir de dissipation extraordinaire, une largesse presque cou­pable. Le gaspillage ne serait‑il pas de­venu une nécessité publique et perma­nente ? Qui sait ce que découvrirait une analyse assez prolongée de ces excès qui se font familiers ? Peut‑être quelque obser­vateur assez lointain, considérant notre état de civilisation, songerait‑il que la grande guerre ne fut qu’une conséquence très funeste, mais directe et inévitable du développement de nos moyens ? L’éten­due, la durée, l’intensité, et même l’atro­cité de cette guerre répondirent à l’ordre de grandeur de nos puissances. Elle fut à l’échelle de nos ressources et de nos in­dustries du temps de paix ; aussi diffé­rente par ses proportions des guerres an­térieures que nos instruments d’action, nos ressources matérielles, notre surabon­dance l’exigeaient. Mais la différence ne fut pas seulement dans les proportions. Dans le monde physique, on ne peut agrandir quelque chose qu’elle ne se trans­forme bientôt jusque dans sa qualité ; ce n’est que dans la géométrie pure qu’il existe des figures semblables. La simili­tude n’est presque jamais que dans l’esprit. La dernière guerre ne peut se consi­dérer comme un simple agrandissement des conflits d’autrefois. Ces guerres du passé s’achevaient bien avant l’épuise­ment réel des nations engagées. Ainsi, pour une seule pièce perdue, les bons joueurs d’échecs abandonnent la partie. C’était donc par une sorte de convention que se terminait le drame, et l’événement qui décidait de l’inégalité des forces était plus symbolique qu’effectif. Mais nous avons vu, au contraire, il y a fort peu d’années, la guerre toute moderne se poursuivre fatalement jusqu’à l’extrême épuisement des adversaires, dont toutes les ressources jusqu’aux plus lointaines venaient l’une après l’autre se consumer sur la ligne de feu. Le mot célèbre de Jo­seph de Maistre qu’une bataille est per­due parce que l’on croit l’avoir perdue, a lui-même perdu de son antique vérité. La bataille désormais est réellement per­due, parce que les hommes, le pain, l’or, le charbon, le pétrole manquent non seulement aux armées, mais dans la pro­fondeur du pays.”
Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, Propos sur le Progrès, 1931.